Le son comme arme

Pourquoi une fiction sonore ?

Dans le panorama aujourd’hui saturé par l’audiovisuel, le son a sans doute un potentiel plus émancipateur que l’image. Il suppose un acte fort d’écoute lorsque le rouleau compresseur des images tend parfois à la passivité ou au zapping. Il sollicite l’imaginaire sans l’écraser, il porte, fait naître ou renverse les images de l’auditoire sans les imposer. En tant qu’onde, il met en jeu les sens par son empreinte physique et entre en nous, au sens propre, comme au sens figuré. En résumé, le son paraît être la forme sensible idoine pour transposer cette nouvelle. 

La langue d’Alain Damasio en est la preuve.

Elle se veut sonore et se fonde sur un ensemble d’allitérations, consonances, figures de style et rythmes : une poésie musicale. La succession de monologues, l’architecture même de la nouvelle, forme une polyphonie narrative propre à renforcer le désir de «musicaliser» le texte.

L’univers de So phare away est dense et complexe : il se veut à la fois métaphorique tout en étant inspiré du réel. En ce sens, nous avons pu le déployer, le déplier, l’enrichir par une écriture sonore originale. Cette écriture est une invitation à s’immerger totalement dans ce monde étrange et anxiogène, pour en comprendre et en ressentir les enjeux et s’élabore à plusieurs niveaux.

La Ville grouille de bruits, de sons, de vie qui lui est propre, elle a une géographie spécifique que le son vient cartographier. Chaque phare a ainsi sa couleur sonore, forgé par des bruits aussi bien inspirés du réel que par ceux révélant la personnalité de son hôte, son ambiance propre. Les axes routiers forment un véritable enchevêtrement, les moteurs tournent sans cesse, les freins crissent, les klaxons résonnent. 

La marée d’asphalte, un des personnages principaux de la nouvelle, fait l’objet d’un traitement sonore spécifique. Nous avons exploré les possibles de la synthèse granulaire synchrone et asynchrone à partir d’enregistrement de lave de volcan et de siphon. La Nappe, quant à elle, est pensée comme une superposition de couches : d’abord des grésillements, des notifications parasites et des voix synthétiques se résumant à des syllabes éparses. Une couche supplémentaire comprend l’ensemble des messages des gros diffuseurs (Phare1x, Ophare, Sécurité Routière, Phare-in).
La dernière couche quant à elle est constituée par un ensemble de messages privés souvent vides de sens et qui ont fait l’objet d’une nouvelle écriture littéraire. 

La lumière se fond ainsi en son, comme l’auteur le fait lui-même dans l’édition de la nouvelle en transposant la saturation lumineuse par un effet de mise en page spécifique qui brouille la lecture. Une forme de synesthésie s’opère alors. De la saturation lumineuse de la Nappe, nous dérivons vers une saturation sonore, où les mots se chevauchent à l’infini, trébuchent, se percutent, s’éliminent…

Enfin, de l’agencement musicalisé des sons sur l’ensemble de la création, naît une sorte de partition sonore, inspirée de la musique concrète, avec laquelle nous jouons grâce au glissement des sons intradiégétiques vers des sons extradiégétiques, partition qui vient accompagner, soutenir, ponctuer la voix des personnages et renforcer le sentiment d’étrangeté que procure ce monde. L’enjeu est de rendre sensible l’ambiguïté métaphorique entre les différents types de pollution évoqués par l’auteur,à brouiller les frontières du réel et de la réalité poétique en filigrane dans le texte.